Un post pour parler d’une conférence à laquelle nous avons assisté jeudi midi. Une de mes collègues, Leslie, présentait une partie de sa thèse à l’Alliance française. C’est fréquent que le jeudi midi des scientifiques français viennent exposer leurs recherches à la communauté française locale. Cette fois, il y avait beaucoup de Ni-Vanuatu francophones dans l’assistance. Leslie fait une thèse d’anthropologie au Vanuatu et pour financer ces études, elle est professeure d’histoire – géo au Lycée français à temps partiel. Elle nous a présenté une partie des ses études : « la créolisation du Bichlamar à Port Vila ». Le Bichlamar est une des langues officielles du Vanuatu, avec l’anglais et le français. c’est un pidgin à base lexicale anglaise. C’est la langue véhiculaire de cet archipel qui compte, par ailleurs, environ 105 langues vernaculaires. Aux environs de 1860 se sont développées de nouvelles plantations en Australie, spécialement au Queensland : canne à sucre surtout, mais aussi coton et coprah. Ces cultures réclamant beaucoup de main d’œuvre, c’est près de 50 000 habitants du futur Vanuatu qui furent engagés pour un travail forcé dans les plantations, au cours d’une période connue sous le nom de « Blackbirding ». Les travailleurs étaient engagés pour une durée standard de 3 ans, mais certains ont renouvelé 2, voire 3 fois cette période. Les travailleurs venant d’îles différentes, et donc parlant des langues différentes, utilisèrent naturellement entre eux le pidgin qui émergeait alors. En effet, pour communiquer entre eux, ces travailleurs déracinés utilisaient un parler véhiculaire, avec la particularité des pidgins d’être une langue à strucutre simple et accessible.
Les linguistes distinguent le pidgin du créole en fonction du niveau de structuration de la langue. Un pidgin est souvent créé par des populations d’origine commune mais parlant des langues différentes qui sont sous domination d’un autre peuple avec une langue forte. Ce fut le cas pour le Bichlamar. On parle de créole à partir du moment où la langue devient langue maternelle d’une partie de la population et que sa syntaxe et son vocabulaire s’enrichissent. Lors de l’indépendance le Bichlamar est devenue langue officielle au même titre que l’anglais et le français. Alors que cette langue n’est pas enseignée dans les écoles. Il y a des écoles anglaises ou françaises. Je pense principalement pour des raisons d’organisation. Les structures éducatives françaises et anglaises existent depuis bien avant l’indépendance alors qu’il aurait fallu des moyens pour mettre en place une structure éducative en bichlamar et ce n’était certainement pas la priorité des donneurs de Vatus (monnaie locale). Le Vanuatu est un pays qui dépend énormément des bienfaiteurs étrangers qui financent toutes sortes de programme de développement, éducatifs, de recherches etc …
Ce fut un exposé très intéressant où nous avons appris la plupart des choses que je viens d’écrire et d’autres encore. Notamment sur l’évolution du Bichlamar qui se complexifie et surtout s’anglicise. Par ex : Le mot ‘comprendre’ se dit ‘look savé’ (savé voulant dire : savoir, pouvoir) aujourd’hui on entend beaucoup understandem à la place. De même ‘fermer’ se dit ‘sarem’ mais de plus en plus ‘closem’. Et on note aussi de plus en plus la disparition des langues dites vernaculaires (chaque village ou presque ayant sa propre langue) au profit du Bichlamar. Ceci est très vrai à Port Vila. Les enfants apprennent le Bichlamar en langue maternelle et pour les francophones abandonnent aussi le français. Les études de Leslie permettent aussi de connaître l’implication de la langue dans la culture du pays, de déterminer son usage, et la place qu’elle a dans l’esprit des locuteurs. Peu de Ni-Vanuatu sont apparemment fiers de cette langue. Et pour cause …
Phase de questions réponses. Deux interventions m’ont marquée. Elles provenaient de personnes qui sont au Vanuatu depuis 10-20 ans. Et la question de l’un était en sorte du pourquoi cette langue prenait le pas sur les autres alors que c’est une langue de bas niveau, peut-on d’ailleurs l’appeler ‘langue’ qui nivelle les gens vers le bas. Le Bichlamar n’ayant pas de règles strictes, de nuances précises etc … est apparemment dénigrée. La question suivante de dire que la langue a bien évolué en 30 depuis l’édition de la grammaire et que ça veut dire que cette langue se perd. Une réponse fut faite par l’assistance soulignant, de même, l’évolution de la langue française ces trente dernières années cependant cela a été niée par l’interlocutrice.
Leslie a souligné qu’on appelle une langue un langage qui permet de communiquer. Cela replace le bichlamar au niveau de langue, ouf ! Mais pour le reste … Assez choquée et remuée par ces allégations. La conférence s’achève par un cocktail. Et j’entends un autre français (installé aussi depuis longtemps) déclamer que quand l’indépendance fut donnée, jamais ils auraient du mettre le bichlamar en langue officielle. Juste garder l’anglais et le français cela aurait été mieux comme à Maurice. Là j’ai failli m’évanouir. Qui a dit ‘colonialistes’ ? C’est peut-être vrai !
J’ai discuté avec des Ni-vanuatu qui me disaient qu’ici il y avait 2 sortes d’expat’. Ceux qui sont là pour faire leur business, profiter du pays très agréable et de la main d’œuvre pas chère (le SMIC est à 130 euros le mois) et s’en mettre plein les poches pour souvent remporter l’argent dans leur pays d’origine. Et ceux qui veulent vraiment aider le Vanuatu à progresser et il y a énormément d’opportunités pour le faire !
Bref je suis écœurée de ces blancs qui font un business sur ce pays – tourisme, vente de terrains (alors que dans la culture Nivan la propriété terrienne n’existe pas et ces ventes les lèsent plus qu’autre chose), activités uniquement pour les blancs car hors de prix (cheval, tennis, …), de ces maisons de standing construites par des blancs, pour des blancs et les noirs y entrent seulement pour les entretenir. Ce décalage est tellement flagrant. Un jour, cela dit, ce peuple si gentil dira peut-être STOP et là qui sait ce qu’il peut se passer ?

Comme je comprends ton écœurement Solveig! Leslie a-t-elle réussie à contredire, arguments scientifiques à l’appui, ces thèses condescendantes sur le Bichelamar?
J’aurais vraiment aimé être là et pouvoir partager cette citation du linguiste Max Weinreich qu’avait utilisé mon prof de sociolinguistique en ouverture de notre premier cours, et qui m’est toujours restée en tête : « A language is a dialect with an army and navy » (= une langue est un dialecte qui possède une armée et une marine).
Pour te consoler, ce mépris pour ces langues qui n’ont pas de reconnaissance politique se retrouve partout: le gallo en Ille-et-Vilaine et autres « patois » de France, le Piémontais et autres « dialectes » en Italie, etc…
Ce qui me fait rire, c’est que d’un point de vue linguistique, le français n’est qu’un créole du latin: simplification grammaticale, emprunts aux autres langues de contact, etc…
Ce qui fait moins rire effectivement, c’est ce fossé choquant entre les « Expats » et les Ni-Vans, et ce qui forcément arrivera un jour ou l’autre…
Merci Claire pour ce commentaire d’experte 🙂
Leslie a su écarter le débat houleux et rester neutre sur ces questions brûlantes.
Pour moi la comparaison est plus importante qu’avec un « patois ». Ce serait renier le droit au Portugal de parler le portugais mais plutôt anglais et français.
Les expats en méprisant le Bichlamar méprisent la culture et le pays. Ils devraient plutôt être reconnaissants que le français et l’anglais soient reconnus officiellement ce qui leur évite d’avoir à apprendre le Bichlamar.
Pour la créolisation du latin, cela a été souligné par un participant qui pense qu’on devrait aujourd’hui parler latin dans toute l’Europe jusqu’en Angleterre au moins. Belle preuve de nuance et de modernisme 😉